Itinéraire d’artiste : Olivier Masmonteil

par | 22 janvier 2016 | Communication Interne, Itinéraire d'artiste

A l’heure du bain s’éveillent les nymphes.
Olivier Masmonteil, théoricien de sa propre peinture

“Ah ! Les oaristys ! Les premières maîtresses !
L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs,
Et puis, parmi l’odeur des corps jeunes et chers,
La spontanéité craintive des caresses !”

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, 1866

Après la première exposition Art [ ] Collector édition 2015 des dessins d’Abdelkader Benchamma, 8ème lauréat du Prix Art [ ] Collector, une seconde exposition s’est tenue entre les murs du Studio du Patio Art Opera, au 5 rue Meyerbeer. Deuxième artiste selectionné par le Comité de Sélection, Olivier Masmonteil est le 9ème lauréat du Prix Art [ ] Collector 2015, porté par l’initiative commune d’un couple de collectionneurs qui fêteront l’année prochaine leur 10 ans de mécénat de l’art contemporain. Le Bain de Diane, exposition d’oeuvres selectionnées – dont deux d’entre elles provenaient de collections particulières – était l’occasion, du 17 au 28 novembre 2015, de mettre en lumière un chapitre particulier du travail pictural d’Olivier Masmonteil. Une peinture qui oscille entre mise en scène théâtralisée du paysage et cartographie de corps nus qui s’emmêlent dans un ballet de références mythologiques confondues à la réalité du sensible.
Né en 1973 en France, Olivier Masmonteil a étudié à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux de 1996 à 1999. Il est représenté aujourd’hui par la Galerie Dukan, présente à Paris et Leipzig et dirigée par Sam Dukan.
Dès lors qu’il fût diplômé de l’Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux, et depuis seize ans, le peintre en puissance a fait acte de sa peinture. C’est en expérimentant les champs des possibles offerts par le medium qu’Olivier Masmonteil est parvenu à formuler une équation inédite et singulière de sa « manière », reconsidérant le grand théorème de la peinture tant réformé par ses pairs et consacrant un nouvel « art de peindre ».

Art [ ] Collector

Lancé en 2011 par Jacques et Evelyne Deret, le projet Art [ ] Collector vise à promouvoir les artistes français ou travaillant en France et à valoriser leur travail grâce au soutien de leurs collectionneurs. Depuis 2015, Art [ ] Collector est placé sous le parrainage du Ministère de la Culture et de la Communication. La Ministre, Madame Fleur Pellerin, montre ainsi combien elle est sensible à la démarche et à l’engagement pérenne du couple de collectionneurs et mécènes. Chaque année, deux artistes sont choisis par un Comité de Sélection pour bénéficier de cette promotion originale, qui mêle des oeuvres prêtées par des collectionneurs à des oeuvres récentes mises en vente par l’artiste et sa galerie. Les lauréats bénéficient d’une exposition personnelle de deux semaines au Patio Art Opéra et de l’édition d’un catalogue. Les précédents lauréats Art [ ] Collector étaient : Iris Levasseur, Jérémy Liron et Christine Barbe (2012), Karine Rougier et Clément Bagot (2013), Claire Chesnier et Eva Nielsen (2014) et Abdelkader Benchamma (2015)

Le Bain de Diane
2015
huile sur toile, 163 x 131 cm
© Olivier Masmonteil

Diane de dos
2015
huile sur toile, 65 x 50cm
© Galerie Dukan et Olivier Masmonteil

Des phases d’expérimentation et de découverte à celles de la maîtrise et du plaisir de peindre, Olivier a éprouvé, surmonté puis apprivoisé les étapes successives de l’apprentissage de la peinture, jusqu’à la faire sienne. Le medium qui, aux premières heures, était l’expression d’un désir de peindre, s’est mué peu à peu en une nécessité de peindre. Cette évidence de la peinture, Olivier Masmonteil l’a même convertie en un discours rationnel quasi théorique, se forgeant les clefs d’une analyse rétrospective d’un processus créatif qu’il n’a cessé de réviser depuis seize ans. Il apparaît comme un peintre-théoricien, le théoricien de sa propre peinture. Après plusieurs années consacrées à l’expérimentation de la matière picturale, il semble qu’il soit parvenu à une conscience intuitive de sa pratique de la peinture, de ses protocoles et des itinéraires empruntés. Olivier interroge, parallèlement aux questions que ses tableaux suscitent, l’essence profonde du « ce qu’être peintre » ainsi que la forme que peut prendre, avec le recul alloué par l’expérience, la trajectoire de l’artiste. L’observation méthodique des carrières artistiques de ses pairs, peintres d’hier et d’aujourd’hui, a contribué à donner du sens à son propre engagement dans l’univers de la peinture.

Sisyphéen

« Qualifie une action sans fin, fatalement destinée à être répétée en vain » en référence au mythe de Sisyphe, supplicié des Enfers puni par Zeus et contraint à rouler éternellement un rocher au sommet d’une montagne, rocher qui, inévitablement, retombe de l’autre côté de la montagne et que Sisyphe doit ramener à nouveau au sommet.

Sa gestuelle artistique, il la déploie en trois temps. Le premier est celui de l’apprentissage , une période aujourd’hui révolue qu’il estime avoir duré douze ans et pendant laquelle il a pris conscience de la possibilité de peindre. Un deuxième temps, en cours d’expérience, est venu inaugurer l’ère de la maîtrise de la peinture et celle du plaisir de la servir. Le troisième temps, lui, appartient à l’avenir mais correspond déjà, dans l’idéal du peintre, à celui de l’oubli, un oubli qui se dilate entre deux extrémités : celle de la destruction de la peinture qui porte son créateur à devenir l’archiviste d’une mémoire nouvelle, celle de la reconstruction.  Malgré leur apparente fatalité, ces trois étapes ne doivent pas conduire à la mort de la peinture. Bien au contraire elles sont des périodes à la temporalité distendue, naturellement engendrées par le mouvement cyclique de la peinture tel qu’envisagé par Joachim Winckelmann, et qui ne connaissent pas de véritable fin. Un cycle sisyphéen qui n’effraie par notre peintre. Olivier Masmonteil perçoit résolument sa geste picturale telle une discipline de l’artisanat, non dénuée pour autant d’une réelle ambition artistique et esthétique. A l’image de l’apprenti mimant les manoeuvres de son maître avant de se voir confier la direction de l’atelier et le droit d’enseigner à son tour, le peintre est d’abord l’élève attentif dont les erreurs forment le terreau d’une virtuosité inéluctablement destinée à décliner. Une partition à trois temps de la carrière d’artiste qui lui est toute personnelle mais qui rejoint pourtant les préoccupations récurrentes des grands peintres dont il est l’héritier et desquels il admire les chefs-d’oeuvres : la crainte de ne pas savoir traduire l’essentiel de l’expérience du réel, le doute de la juste composition, la peur de l’oubli de ce qui a été…
L’apprentissage classique voire académique qu’Olivier Masmonteil a reçu de la peinture l’a mené à aborder des thèmes picturaux que ne renieraient aucun peintre de la Première Renaissance italienne ni même les artistes modernes des siècles suivants. L’iconographie qu’il met en scène a traversé les siècles mais les personnages, eux, ne sont extraits d’aucune légende ancienne, d’aucun conte mythologique. Ils font partie de notre univers, ils sont des promeneurs curieux, des explorateurs d’un autre ailleurs, des baigneuses aux fontaines. Dans un camaïeu de vert orangé aux accents de marron, alanguies au coeur d’une sylve à la végétation luxuriante ou campées dans un living-room au mobilier hitchcockien, de jeunes nymphes nues peuplent les paysages du peintre. Celui-ci les a méticuleusement dépouillées de leur chair, de leurs os, et de tout ce qui participait de leur matérialité humaine pour ne conserver de leur présence que les contours de leur forme. Des contours décharnés, vidés et désincarnés qui, curieusement, deviennent le réceptacle du désir intrus des voyeurs que nous sommes. Face aux tableaux d’Olivier, on peut difficilement échapper à ce sentiment, d’abord inconfortable puis peu à peu familier, d’être le spectateur inopiné d’une scène à la temporalité suspendue, théâtre des délassements enivrants de nymphes cornues. Cornues parce que le peintre aime se jouer des références picturales et littéraires, amalgamer les sources de notre iconographie moderne. Ici, les cornes couronnant les têtes graciles des nymphes font référence à une erreur de traduction du récit de la vie de Moïse tel qu’il est raconté dans la Bible. Associées aux vertus mythologiques de ces déesses sylvestres, elles prennent alors l’allure majestueuse de l’andouiller du cerf, prince des forêts.  Le sujet de la peinture semble être le corps, conjugué au singulier comme au pluriel, et déployé sur toute la surface d’une toile aux dimensions monumentales.

Diane
2015
huile sur toile, 81 x 65 cm
© Olivier Masmonteil

Et pourtant, ce corps-là est indissociable du décor dans lequel il s’anime : le paysage, que n’interrompent même pas les silhouettes transparentes des nymphes, est le lieu privilégié de leurs ébats solitaires, une terre d’asile à la topographie utopique. Il arrive que les Naïades peuplant ces paysages lacustres s’échappent des grands tableaux et s’isolent en une chambre close, en intimité avec le peintre. Dans ces tableaux de dimensions plus modestes, la nature fauve laisse place à un papier-peint fané du siècle dernier. Les corps ne sont plus tout à fait transparents, les contours flous de leur chair nacrée se mêlent aux nuances de la toile de Jouy qui leur sert de décor. L’intégralité du corps est alors souvent troquée à la faveur du fragment : une nuque que la main aimerait remonter jusqu’à pouvoir effleurer le chapelet de boucles retenues en un chignon altier, la cascade d’un dos dont la chute infinie rebondit sur des reins que l’on devine à peine, une main amoureuse qui invite le voyeur à pénétrer l’intimité du modèle. L’expression idiomatique de ces études de nymphes au bain réside dans leur particularité à ne figurer les corps que de dos, ou presque. L’ascendance conférée au spectateur par le point de vue en plongée qu’adopte le peintre renforce le dénuement du modèle déjà amorcé par la nudité de ses chairs. Tantôt prises au piège des griffes que forment les grandes palmes dentelées de palmiers tropicaux, tantôt contraintes entre l’impasse d’un mur-écran et la présence indiscrète du peintre-voyeur, c’est une féminité toute nue qu’Olivier met en scène. Et à travers elle, on aperçoit quelquefois, de manière plus ou moins explicite, le reflet de notre regard violeur : dans la figure de l’explorateur surpris par l’heureuse découverte qu’il contemple, ou encore, plus symboliquement, dans la main caressante qui rappelle celle de l’amant. Divines amantes ou courtisanes nonchalantes, le peintre nous invite à nous interroger quant à la nature de l’identité des modèles.

Sans titre
2015
huile sur toile, 195 x 162 cm
© Olivier Masmonteil

A l’atmosphère hopperienne des ces scènes de genre genrées, font écho les plus grandes compositions d’intérieur dans lesquelles une anthologie de corps de femmes se dissimule au regard du spectateur dans un jeu de cache-cache illusoire. Les miroitements lumineux diffus sur la surface picturale télescopent les silhouettes ondulantes et donnent l’illusion de la permanence d’une vitre intermédiaire entre l’espace fictif du tableau et l’espace réel du spectateur. Une vitre qui, en même temps qu’elle nous permet d’observer une parcelle de vie domestique, nous en rend la lecture d’autant plus difficile que ses reflets font obstacle à la clarté de la composition. La curiosité visuelle de cette série de peintures tient aussi en ce qu’elle est constituée d’une superposition régressive de plans, plans déclinés d’un même espace sur lesquels s’est imprimé le passage du temps, palpable.
Sur chacun de ces plans se dessinent les galbes sensuels de corps entre deux âges, celui d’une jeunesse nubile prêtant peu à peu ses formes à celui de la maturité efflorescente. Les éléments se superposent, se juxtaposent et s’enchevêtrent dans un chaos organisé de lignes laissant s’exprimer toute la force expressive de la peinture. La palette terreuse du peintre distille ça et là quelques touches brossées de vert extraterrestre selon une technique qu’affectionne Olivier Masmonteil, celle d’une peinture dynamique, mouvante, obtenue par le balayage énergique de la matière picturale. Autant de manières d’aborder la peinture qui conduisent le peintre à vouloir toujours aller au-delà du travail accompli, faire corps avec la matière afin d’en extraire la substantifique essence, transcender la beauté du modèle en confrontrant ses traits à des millénaires de représentation humaine. Charnelles, transparentes ou évanescentes, les jeunes femmes mises en scène par Olivier Masmonteil ne sont ni tout à fait les proies offertes au regard lascif de leur créateur, ni tout à fait les idoles vénérées par des spectateurs conquis. Elles sont la raison de la peinture, et partagent avec le paysage le privilège d’en être le sujet.

Quelle que soit la minute du jour
Roche de Vic le matin
2008 – 2010
huile sur toile, 27 x 35 cm
© Olivier Masmonteil

Quelle que soit la minute du jour
Le Matin à Sornac
huile sur toile, 27 x 35 cm
© Olivier Masmonteil

Quelle que soit la minute du jour, une anthologie du paysage est une série parallèle à celle du Bain de Diane qui relève presque de la performance. Réalisée sur plus d’une dizaine d’années, elle met en scène le paysage dans un état de nature nu, à travers mille tableaux de dimension identique (27 x 35 cm). Exposés côte à côte, ils composent une pinacothèque universelle de paysages rencontrés d’un bout à l’autre du monde, mais essentiellement en France, dans les régions de la Corrèze et du Limousin.

Lorsqu’il s’agit de peindre le paysage inhabité, Olivier Masmonteil s’en réfère aux Impressionnistes. S’il a remplacé leur carnet à croquis par un appareil photographique, le peintre n’en a pas moins retenu leur leçon fondamentale : regarder, sentir, éprouver le paysage pour en traduire la sensation ressentie, et non la réalité objective. Une fois l’image du paysage enregistrée sur la surface sensible de la pellicule, le travail d’interprétation picturale se poursuit dans l’atelier de l’artiste qui, comme les peintres impressionnistes, orchestre sa composition en mêlant à ce témoignage photographique authentique l’inconstance de ses souvenirs. Au-delà de la méthode, Olivier emprunte aussi aux Impressionnistes le repertoire iconographique qui, entre autre, les caractérise : l’étude en plein-air du paysage. Ici, les paysages sont de véritables portraits, la géographie de la campagne est traitée à la manière d’un visage dont les contours, s’ils sont arrêtés aux limites de la toile, semblent se prolonger dans le hors-champ. L’horizon interrompu ne connaît pourtant pas de fin. Révélateurs de l’héritage impressionniste sont aussi les titres que le peintre donne à ces oeuvres. La grande majorité d’entre eux mentionne le moment de la journée auquel ils ont été découverts, une information d’autant plus importante qu’elle oriente la lecture du paysage, non seulement identifié topographiquement – à la différence des paysages-écrins dans lesquels se meuvent les nymphes – mais aussi support d’étude des changements atmosphériques. La fraîcheur d’un crépuscule lunaire tombant sur une clairière, la chaleur d’une fin d’après-midi dans la garrigue, la douceur de l’aube face à la mer… Les variations du paysage et des saisons du jour sont sensibles dans la peinture d’Olivier Masmonteil. Le temps, omniprésent, se fossilise sous son pinceau, son pouls se fige, sa course, surprise par le peintre, inaugure le passage d’un temps intemporel. La ligne d’horizon abaissée laisse toute sa place à un ciel chargé de nuages, la campagne nue se profilent entre chemins de traverses et bosquets de feuillus tandis qu’une lumière à la gamme infinie révèle la beauté vierge d’un monde simple et rural. Comme les photographies qui imprimèrent le souvenir de ces paysages en en captant toute la lumière dont elles ont besoin, Olivier Masmonteil est un peintre de la lumière.

Quelle que soit la minute du jour
Orage à Saint Setiers
2008 – 2010
huile sur toile, 27 x 35 cm
© Olivier Masmonteil

Quelle que soit la minute du jour.
Autour de Sainte Fortunade
2008 – 2010
huile-sur-toile, 27 x 35 cm
© Olivier Masmonteil

Image à la Une : Anouk, 2015, huile sur toile, 40 x 40 cm © Olivier Masmonteil

Oriane Girard

Oriane Girard

Artilinki Reporter

Etudiante en Histoire de l’art et Archéologie à l’Ecole du Louvre, à Paris, je suis une exploratrice en herbe des nouveaux territoires que l’art contemporain habite. Sensible aux témoignages artistiques d’hier et d’aujourd’hui, mon ambition est de partager ce goût et de promouvoir le travail d’artistes émergents sur les nouvelles scènes d’expositions, réelles et virtuelles.

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