Michel Rousseau, le futur au coeur des préoccupations – Partie 2

par | 8 Sep 2016 | Digital, Dispositifs innovants, Innovation, Nouveaux usages, Transformation Digitale

Et comment ces technologies vont changer l’usage au quotidien du grand public ?

Au niveau du grand public, de mon point de vue, je vois que Google, qui avait pourtant une très forte avance sur le sujet, n’a pas réussi à imposer son appareil : les Google Glass. Imposant beaucoup de contraintes avec une autonomie assez faible, l’appareil n’est pas encore tout à fait prêt. Je pense que cela va faire naître une nouvelle culture, notamment dans les gestes et la manière que l’on aura de s’adresser aux machines. Cette culture va certainement dériver de cela. Aujourd’hui, nous avons une culture technologique : nous savons tous ce qu’est un « Hamburger menu », qu’une petite croix sert à fermer, et qu’une disquette sert à enregistrer. Ce sont des gestes culturels. Lorsque ces nouvelles technologies seront adoptées, des gestures vont émerger et, vont apporter la création d’un langage nous permettant de l’inclure dans notre culture dans ce nouveau monde à venir.

Donc je pense que c’est en cela que se situe la plus grande évolution. Ensuite, les évolutions au niveau des interfaces et de notre manière d’interagir avec des machines ne vont pas évoluer simplement par des lunettes ou par le fait que cela aura été décidé, mais par un autre contexte qui va tirer cette transformation. Et là je crois beaucoup aux voitures. Leur autonomie sur les routes est annoncé pour 2020. Le comportement avec notre voiture va changer et va permettre l’adoption de ce genre de réalité virtuelle. Par exemple, nous pourrons avoir envie de rouler sous la neige alors qu’il fait un très beau temps dehors, ou l’inverse, avoir envie de rouler sur une route qui borde une plage alors que l’on roule sur le périphérique . Donc toutes ces réalités alternatives vont certainement être tirées par un autre marché. Cela va devenir intéressant car ces deux marchés vont se rencontrer et une adhésion à une nouvelle culture va émerger.

Exemple de hamburger menu

Les films d’anticipation participe à cette adhésion à une nouvelle culture, Minority Report à titre d’exemple, comment perçois et utilises tu ces films ?

C’est amusant. Je m’en sers pour mes présentations afin de montrer que, globalement ce sont toujours des interfaces qui sont en dehors de la réalité. A l’époque, Minority Report avait une vision, un souffle narratif qui venait de ces gestuelles.

On se rend compte au final que ce n’est absolument pas la solution qui a été retenue. Elle ne fonctionne pas, car nous n’avions pas anticipé que faire de grands mouvements est très fatigant. Aujourd’hui par exemple, il existe des solutions alternatives à ces grands mouvements : les micro-mouvements donnant la possibilité de régler très finement des interfaces.

On se rend compte que dans tous ces films d’anticipation, beaucoup d’éléments bougent dans tous les sens, avec beaucoup de couleurs et des graphiques en 3D,…

Ces interfaces ne sont pas représentatives d’une interface pertinente, laquelle doit être simple et épurée afin de faire remonter un maximum de bonnes informations à son utilisateur. Donc globalement, les films sont intéressants afin d’avoir une tendance, de voir ce qui se dégage, pour voir de nouveaux concepts apparaitrent mais rarement pour les apporter directement dans la réalité.

Quel est le dernier film que tu as regardé, et où tu t’es dis qu’il y avait une bonne idée d’interface ?

Le dernier film que j’ai vu à ce sujet, c’était Oblivion avec Tom Cruise. Oblivion avec cette espèce de table – salle à manger, recoupant un ensemble d’informations en fonction des besoins. Lorsque nous mangeons, nous avons des informations généralistes de la presse,… et lorsque nous travaillons, nous restons au même endroit et nous continuons à évoluer sur cette table. J’ai trouvé cela intéressant comme concept, et le fait que c’était une table avec une forme un peu particulière, puisqu’elle faisait à la fois table et à la fois miroir. Il y avait des éléments au niveau du design, qui étaient assez intéressants. C’était plus qu’une table, c’était un support d’informations, et un objet qui permettait de se regarder soi même et ainsi de suite. De ce fait, j’ai trouvé la démarche intéressante à ce niveau.

Et quel est ton avis sur le film Her qui aborde les choses différemment avec une IA pro-active, et où il n’y a plus d’interface gestuelle, uniquement la voix ?

Je n’ai pas aimé le film en lui-même, car je n’ai pas aimé tout un ensemble d’éléments. Mais au niveau de l’interface en elle-même, finalement nous ne sommes pas si loin de ce que cela promet.

Si ce n’est qu’encore une fois, j’ai du mal, personnellement, à m’identifier dans une relation amoureuse avec une machine, quelle qu’elle soit. Je ne me suis jamais identifié avec une moto ou bien tous les objets que j’ai pu avoir. Mais globalement au niveau du conseil et de la pertinence de la réponse de la machine aux attentes de l’humain, nous ne sommes pas si loin que cela.

Nous avons fait énormément de progrès en l’espace de cinq ans au niveau du machine learning. Le cloud nous a permis de faire des bonds de géant. Je pense que d’ici vingt ans, nous serons surpris de la capacité de réponse d’une machine à nos attentes. Et d’ailleurs on prévoit l’arrivée d’une machine qui passe le test de Turing aux alentours de 2020. A ce moment- là, j’imagine que l’on ne fera plus la différence entre une machine et un humain au niveau de la réponse.

Alors après effectivement, des craintes sont à prévoir à ce niveau là. Une étude a été réalisée indiquant que la machine va mettre, globalement, 40% de la population mondiale au chômage. Il faudra que nous réinventions notre modèle social intégrant ces machines, et cela est politique.

On parlait de l’évolution matérielle, les technologies logicielles font un bond énorme également, à l’aide du machine learning et du Big Data. Comment vont ce marier ces deux évolutions ?

Pour le meilleur et pour le pire. Il est vrai qu’aujourd’hui nous avons des appareils toujours encombrants, même si l’encombrement est quelque chose de générationnel, car là où l’on avait des gros PC bien épais, il y a de cela encore dix ans, aujourd’hui nous avons des tablettes et nous trouvons cela encore encombrant. Pourquoi? Car aujourd’hui les données nous suivent partout. je pense qu’à terme, cette notion de machine learning et de données environnantes va nous suivre dans notre quotidien via des objets qui seront destinataires de nos données. Par exemple, notre réfrigérateur va devenir le destinataire de nos données, à tout moment, je pourrais consulter mes informations, par une surface quelle qu’elle soit. Cela est le grand rêve de beaucoup de prophètes du numérique disant que ce ne sera plus l’objet comme le téléphone qui nous suivra pour apporter nos données avec nous, mais ce sont nos données qui nous suivront en permanence là où l’on ira. Donc ma pensée est que le prochain gros bond lié aux technologies et aux appareils, est la bascule de l’appareil au profit des données qui nous suivront partout.

Microsoft développe le machine learning, notamment à travers le projet Oxford, peux tu nous en dire un peu plus ?

Le projet Oxford (renommé Cognitive Services) est un ensemble d’API nous permettant, par comparaison, d’obtenir des informations utiles dans des images.

Par exemple, nous nous en servons dans le cadre d’applications que l’on diffuse de temps en temps (définir l’âge d’une personne sur une photo, l’environnement ou le contexte d’une photo, recadrage de la photo de manière intelligente, c’est à dire savoir en extraire le centre d’intérêt). La dernière application, qui s’appelle Fetch, permet, par comparaison de l’image d’un homme et de l’image d’un animal, de détecter à quelle race de chien on correspond le plus, ce qui est assez amusant. À la base, c’est vraiment, une API qui était faite pour distinguer. Par exemple, si je mets une photo de chien, à quelle race il appartient. C’est intéressant mais on en voit vite les limites, cela peut-être vite dangereux, cela peut-être mal utilisé donc c’est pour cela qu’il faudra être toujours plus vigilant quant à la sécurité de ces algorithmes. Ceci dit, cela nous permet d’ores et déjà de prévoir, et là je remets ma casquette du designer, des expériences vraiment immersives car elles permettront de prendre en compte, ce que le client attend à un moment donné, et de pouvoir détecter son humeur, savoir détecter comment il est habillé.. Cela pourra être du micro-management de réactions, et dire :”on peut te proposer tel type d’interface car elle sera plus adaptées à ce que tu es en train de faire, à telle heure de la journée et à ton état d’esprit”. Donc ce sont de grandes avancées mais il faudra être assez vigilant.

Il y a aussi des questions qui se posent sur nos données personnelles, Cortana, Siri et Google Now, sont des assistants pro-actifs, qui vont chercher eux-mêmes les données, comment continuer, à faire évoluer ces assistants tout en ayant conscience de l’utilisation de nos données personnelles ?

C’est une question compliquée et je me la pose moi-même, à titre personnel. Effectivement aujourd’hui, plus que jamais, des sociétés comme Google, Facebook et Microsoft ont besoin d’être perçue et de s’assurer d’être des acteurs de confiance. Des sociétés de confiance auxquelles nous confions une partie de nos données qui sont assez sensibles car elles nous concernent directement. Aujourd’hui plus que jamais, il faut être vigilant en terme de ce que l’on accepte de donner à ces tiers de confiance. Moi, par exemple, j’ai une politique très personnelle là-dessus, je ne donne jamais d’avis politique, je ne poste quasiment jamais de photos de mes enfants, et d’autre petites mesures. Donc, des mesures de sécurité permettent d’éviter que cela dérape. Notamment, un chercheur, aux États-Unis, a fait tout un cours sur le fait que l’on pouvait, grâce à Facebook, détecter où étaient le chat des gens: Donc il disait, “vous, votre chat habite dans ce quartier là” car les personnes se prenaient en photo avec leur animal de compagnie. Si c’est l’animal de compagnie, par déduction on peut en déduire beaucoup de chose. Quel est le standard de vie de la personne, quelle est sa famille, quels sont ses enfants et ainsi de suite. Donc, à mon avis, il faut être conscient des risques, et établir une politique personnelle au niveau des données que l’on échange. Et ensuite, je pense que ce devra être légiféré afin qu’il y ait un certain nombre de verrous, notamment au niveau du droit à l’oubli. Qu’il y ait une vrai discussion et que l’on légifère à ce sujet.

Les personnes sont de plus en plus demandeurs d’assistants pro-actifs pour faciliter leur vie au quotidien, comment vont ils accepter de transmettre leurs données ?

Encore une fois, c’est surtout une question de confiance. C’est ce que l’on accepte de donner. Un exemple que je connais bien, c’est Cortana. Elle me demande si elle peut regarder dans mes mails,ce que j’accepte, mais uniquement s’il s’agit de mails professionnels. Comme cela, je ne lie pas mes comptes privés et professionnels. Cela me permet de bien faire le distinguo entre ma vie privée, qui doit le rester, et ma vie professionnelle, qui, de part mon rôle d’expert technique, est un peu exposée, est plus ouverte sur l’extérieur. Mais cela n’empêche pas le danger, et c’est le risque pour tout grand groupe d’exposer des données parfois sensibles, les mails notamment.

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