Patrik Schumacher, promoteur du parametricism

par | 18 Sep 2015 | À la rencontre de, Communication Interne, Nouveaux usages

Patrik Schumacher est architecte diplômé de l’université de Stuttgard, et travaille au sein du cabinet de Zaha Hadid. Il a participé à la conception de nombreux bâtiments, plans urbains et objets, en utilisant le design paramétrique. Il a élevé le design paramétrique au rang de style à travers la promotion du Parametricism.

Flavien Onfroy : Pour les personnes qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter ?

Patrik Schumacher : Je suis un architecte, théoricien de l’architecture et éducateur qui promeut le Parametricism comme réponse architecturale aux questions de la civilisation mondiale contemporaine. Je vis et travaille à Londres au sein du cabinet de Zaha Hadid ainsi qu’au sein de l’AA School of Architecture.

Vous travaillez avec Zaha Hadid depuis 1988. Quels sont les principaux changements architecturaux que vous avez observé depuis cette date ?

J’ai rejoint Zaha Hadid  l’année où s’est déroulée l’exposition au Moma sur le Deconstructivisme, exposition où Zaha Hadid était l’une des 7 protagonistes. Nous étions seulement 4 membres permanents au sein de l’équipe en 1988 et maintenant nous sommes 400. Le Deconstructivisme fût lancé à la fin des années 80 au moment où le Postmodernisme était le style dominant. Depuis le milieu des années 1990, le style, que j’ai nommé plus tard Parametricism, a évolué petit à petit avec l’adoption des techniques architecturales aidées  par ordinateur. Maintenant, avec le recul, nous pouvons dire que le Postmodernisme et le Deconstructivisme était des styles architecturaux éphémères sur la voie du Parametricism. Ce dernier est un style beaucoup plus puissant qui a pris et intensifié la poursuite de la diversité et de la complexité de la conception initiée par le Postmodernisme et Deconstructivisme.

Vous avez développé le concept de Parametricism, comment ce concept est né, et pouvez-vous nous expliquer ce concept ?

Le Parametricism est le style contemporain qui a le plus vigoureusement avancé son ordre du jour architectural sur les bases des techniques de design paramétrique. Comme définition conceptuelle du Parametrism, l’une serait la formule suivante: « Le Parametricism implique que tous éléments et conceptions soient paramétriquement malléables ». Cela implique un changement ontologique fondamental dans les éléments constitutifs servant de base à l’architecture.

Au lieu de la dépendance des classiques et des modernes sur les figures géométriques idéales (hermétique, rigide) – Lignes droites, rectangles, cubes, cylindres, pyramides, ainsi que sphères et demi-sphères – les nouvelles bases du Parametricism sont des entitées animées, dynamiques, adaptatives et interactives – splines, nurbs, subdivs, particle-spring systems, agent based systems, . . . – comme bloc de bâtiment fondamentalement « géométrique » pour des conceptions dynamiques qui réagissent à l’ « attraction » et qui peuvent être mises en résonance avec les autres bâtiments via des scripts. En principe, chaque propriété de chaque élément ou groupe d’éléments est sujet à des variations paramétriques.

La technique permettant d’appréhender cette variabilité est le script. Les scripts permettant de paramétrer les fonctions qui établissent les associations entre les propriétés des différents éléments. Toutefois, et bien que ce nouveau style soit largement dépendant de ces nouvelles techniques, le style ne peut être réduit qu’à une simple introduction de nouveaux outils et techniques. Ce qui caractérise ce nouveau style sont de nouvelles ambitions et de nouvelles valeurs – Autant en terme de formes qu’en terme de fonctions – qui peuvent-être poursuivies à l’aide de ces nouveaux outils et techniques.

Le Parametricism poursuit le but très général d’organiser et d’articuler la diversité croissante et la complexité de l’organisation sociale ainsi que des étapes de la vie au sein du centre le plus avancé de l’ordre social post-fordisme (Londres). Pour cette tâche, les buts du Parametricism sont d’établir un ordre spatial complexe et varié. Le style utilise les scripts afin de différencier légitimement et corréler tous les éléments et sous-système d’une conception. Le but est d’intensifier les interdépendances à l’intérieur d’une conception architecturale autant que les affiliations externes et en continuité avec un contexte urbain.

Le Parametricism possède deux éléments principaux, les dogmes et les taboos. Comment ces éléments affectent la conception d’un bâtiment, ou d’une ville ?

Oui, au-dessus je vous ai donné une définition conceptuelle du Parametricisms. Toutefois, pour qu’un style soit disséminé efficacement, une définition opérationnelle de ce qui possible de faire et ce qui devrait être évité est très utile. Cette définition opérationnelle en termes de dogmes et de taboos a été extrait par moi-même suite à une analyse réfléchie de la pratique actuelle au sein du mouvement, plutôt que d’avoir été imposé de force.

De nouveau, la définition conceptuelle et motivée du Parametricism peut et doit être complétée par une définition opérationnelle. Il est nécessaire de concrétiser les valeurs intuitives d’un style afin de rendre ses hypothèses vérifiables, sa diffusion systématique, de l’exposer à la critique constructive.

Un style est non seulement préoccupé par l’élaboration et l’évaluation de la forme architecturale. Chaque style pose une manière spécifique de comprendre et de prendre en main ces fonctions. En conséquence, la définition opérationnelle du Parametricism comprend à la fois des heuristiques formelles – établissant règles et principes qui guident l’élaboration et l’évaluation d’un développement et et la résolution formelle d’une conception – ainsi que des heuristiques fonctionnels – établissant règles et principes qui guident l’élaboration et l’évaluation de la fonctionnalité sociale de la conception.

Pour chacune de ces deux dimensions, la définition opérationnelle formule les heuristiques du processus de conception en termes de taboos et de dogmes opérationnels qui spécifient ce qui est à éviter et ce qui est à poursuivre. En même temps, ces guides de conception heuristique produisent des critères permettant l’autocritique et l’amélioration de la conception.

Définition opérationnelle du Parametricism - Heuristiques formelles

Principes négatifs (taboos):

  • Eviter les formes rigides
  • Eviter les simples répétitions
  • Eviter l’assemblage d’éléments sans relation

Principes positifs (dogmes):

  • Toutes les formes doivent être “molles”
  • Tous les systèmes doivent être différentiés
  • Tous les systèmes doivent être corrélés
Définition opérationnelle du Parametricism - Heuristiques fonctionnelles

Principes négatifs (taboos) :

  • Eviter les stéréotypes fonctionnels rigides
  • Eviter le zonage fonctionnel différencié

Principes positifs (dogmes) :

  • Toutes les fonctions sont des activités paramétriques / événements scénarisés
  • Toutes les activités et événement communiquent entre eux.

Ces principes pavent le chemin pour une critique continue et une amélioration de la conception. Le designer peut toujours accroître la cohérence et l’assemblage de sa conception en inventant de nouvelles variables (degrés de liberté) pour les composants primitifs de la conception.

Il y a toujours un champ d’application pour de nouvelles différentiations des assemblages ou sous-système qui sont réalisés à partir d’éléments primaires. Cette différenciation peut être augmentée, tout en gardant à l’esprit le nombre de variables en jeu, l’étendu de la différenciation que cela englobe, ainsi que la qualité et la différentiation rythmique de l’inclinaison. Il y a toujours d’autres possibilités pour la corrélation des différents sous-systèmes en jeu dans l’installation de système.

Cairo Expo City
Kartal Pendik Masterplan
Venice Biennale Theme ‘Common Ground’
Madrid Civil Courts of Justice

Le Parametricism est également basé sur l’idée d’hyperconnectivité dans la ville, comment l’architecture peut prendre ce fait et travailler avec ?

Vous avez parfaitement raison ! L’hyperconnectivité est la clé. Nous restons constamment connectés via de multiples moyens de communication. En effet, nous sommes continuellement en ligne via nos smartphone, mais cela ne doit pas se substituer à la connectivité urbaine, mais doit accroitre notre capacité à être relier au réseau urbain tout le temps. Nous ne sommes plus verrouillés à nos bureaux.

Le design paramétrique est capable d’augmenter la densité d’information de l’environnement bâti. Tout doit résonner avec tout le reste. Cela devrait entraîner une intensification globale des relations.

La société contemporaine demande à ce que nous soyons vigilants et alertes à propos  du monde social autant que possible, afin de rester continuellement connectés et informés. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous isoler et de s’enfermer quand l’innovation accélère tout autour de nous. Nous devons constamment rééquilibrer ce que nous faisons en ligne avec ce que tout le monde fait. Nous devons  vérifier en permanence la pertinence de nos propres efforts. La communication rapide et efficace d’un face-à-face reste une composante essentielle de notre productivité quotidienne.

Les télécommunications ne peuvent pas remplacer les face-à-face et la communication de groupe ou l’exploration d’un environnement urbain dense. L’ensemble du milieu bâti devient une interface de communication multi-modale, et la capacité à naviguer dans des environnements urbains denses et complexes est un aspect important de notre productivité globale aujourd’hui. Notre capacité croissante à mémoriser une simultanéité croissante d’évènements, et à se déplacer à travers une succession rapide de rencontres communicatives, constitue l’essentiel, la forme contemporaine, de l’avancement culturel.

Je souhaiterais savoir s’il existe un flux de travail différent entre un projet classique et un projet paramétrique ?

Oui, le flux de travail est en effet très différent. La conception paramétrique réside dans les relations entretenues entre les différents éléments du projet. En fait, le modèle du design paramétrique est conçu comme un réseau de relations ou dépendances. Cette malléabilité énoncée est avantageuse à la fois pour le bien des ajustements continus de conception, en même temps que la conception progresse, et pour le bien de la génération d’options et de variantes.

Le modèle paramétrique peut être conçu comme un plan de construction générale ou bien de génotypes pour la génération de nombreuses versions ou de phénotypes différents qui pourraient coexistés (plutôt que de se substituer les uns des autres comme des options). L’analyse des options conduit donc à des versions. La répétition mécanique est remplacée par la personnalisation de masse. L’étude des options nous mène à la gestion des options. La répétition mécanique est remplacée par la personnalisation de masse. L’étude des options pourrait également être appliquée dans un bâtiment de conception unique via le l’étude des options des composants, par l’intermédiaire de «composants générateurs». Les composants ajustent leurs formes individuelles par rapport à leur placement dans le modèle englobant. Chaque composant assumera une forme aménagée individuellement « phénotypiquement », sur la base du même « génotype » sous-jacent.

Ainsi la conception paramétrique est une méthode puissante pour atteindre une nouvelle morphologie architecturale, à savoir une morphologie de différenciation continue. Cependant, la possibilité d’une telle différenciation ne se limite pas à la réalisation de mise à l’échelle et l’ajustement géométrique par rapport à des formes complexes avec une courbure de la surface se modifiant de façon continue. Ce genre de différenciation pourrait également être entraîné par les paramètres de performance tels que les paramètres de performance environnementale ou structurelle, sur la base de paramètres externes comme l’exposition au soleil. Une carte de l’exposition au soleil importée à partir d’un outil d’analyse de l’environnement pourrait alors offrir l’entrée de données pour différencier un composant.

De même, un volume architectural peut être structurellement articulé via le transcodage des paramètres d’analyse structurelle en composants géométriques différenciés. A cet effet, les résultats d’une analyse finie composée d’éléments de stress pourraient devenir l’entrée pour un modèle de cadrage. L’ossature et les zones d’ombres pourraient ensuite être adaptées les uns aux autres par l’intermédiaire des règles de corrélation. Les mêmes principes de système adaptatif et multi-sous-système de corrélation pourraient être appliquées à l’urbanisme qui devient ainsi un «urbanisme paramétrique».

Les sous-systèmes initialement considérés ici peuvent être les systèmes de circulation (le réseau routier), la structure du bâtiment (la volumétrie) et la répartition programmatique (l’utilisation des terres). Le Parametricism délivre ainsi une nouvelle capacité puissante pour l’adaptation à la conception architecturale. Cette nouvelle capacité ouvre un nouveau domaine de l’innovation de la créativité pour la conception créative inventive, à savoir l’invention des règles de corrélation sous-système de transcodage. La conception devient ainsi la « conception fondée sur des règles ».

Les critiques non familiers avec ce nouveau monde de la conception paramétrique supposent parfois que les nouvelles opérations de conception algorithmique, remplacent ou déresponsabilisent la liberté créative du concepteur. Le contraire est ainsi: un nouveau domaine de l’exploration créative avec ses nouveaux défis s’est ouvert et appelle à l’ingéniosité créative du concepteur. Par rapport à cette aventure créative, le design classique offre juste au concepteur le choix entre une main pleine de stéréotypes typologiques et de dosage d’une main pleine de parallélépipèdes.

Selon vous, quel sera les prochaines grandes étapes, au sein du Parametricism ?

La prochaine grande étape pour le Parametricism est la mise au point décisive sur l’aspect social plutôt que les fonctionnalités techniques. Cela implique une concentration sur la capacité de l’architecture à façonner et à encadrer les processus d’interaction sociale complexes et à cet égard l’accent sur la capacité de communication de l’architecture. La mise en place de l’ordre du jour conceptuel que je propose ici est une « sémiologie paramétrique fondé sur l’agent ».

Ceci est un peu compliqué – permettez-moi d’essayer d’expliquer ce que cela implique:
Dans l’ordre du jour de la sémiologie paramétrique, ma conception du programme architectural comme panoplie d’événements scénarisés paramétriquement variables vient avec la conception issue du Parametricism de l’environnement construit comme un système complexe étudiés à partir de sous-systèmes corrélés.
Les événements scénarisés – simulés par des techniques de modélisation de la foule d’agents de base – sont considérés comme un seul sous-système ajouté dans le modèle de conception paramétrique multi-systèmes.

Cependant, le système de différentiation des foules devrait être le système central, décisif autour duquel tourne l’intégralité des sous-systèmes de conception architecturale comme autant d’entrées contribuant à son fonctionnement à motifs. Le principe de corrélation, c’est à dire l’établissement de dépendances à base de règles englobe également la relation de comportement de la foule par rapport à ses sous-systèmes architecturaux environnants, bien qu’avec la complication supplémentaire que le motif affiché par les foules émerge de bas en haut par l’intermédiaire des comportements d’agents individuels. Ces agents de comportements sont rendues dépendants là où ils sont, guidés par les indices environnementaux codés présumés pour être accessibles aux agents de la cognition. L’espace communique sa désignation à ses règles implicites de comportement et d’interaction.

Pour ce faire un bâtiment ou un complexe de bâtiments intégré doit être conçu en tant que système cohérent de signification grâce à quoi toutes les distinctions de programme sont systématiquement codées, via distinctions morphologiques et de positions, c’est à dire par l’intermédiaire d’un code sémiologique. Sur cette base, les techniques de modélisation de foules actuelles (maintenant seulement axées sur la circulation du débit) peuvent être généralisées à une modélisation générale du processus de la vie avec l’innovation cruciale que les agents répondent à des indices codés – selon un langage spatio-visuelle conçue – plutôt qu’à de simples obstacles physiques ou des voies.

Le Parametricism souhaite devenir un mouvement global, et, entre le discours du président chinois et la remise en cause du projet de stade olympique à Tokyo. Comment le Parametricism peut devenir global, d’une manière similaire au Modernisme, avec autant de résistance ?

Le Modernisme s’est heurté à une résistance similaire dans la première partie du vingtième siècle, laquelle ne s’est rompue que dans les années 1950 après 30 ans d’une lente et soutenue accumulation de réflexions pour répondre aux exigences des sociétés industrielles mondiales.

Maintenant, nous vivons à travers la restructuration socio-économique de l’ère post-industrielle, d’une connaissance accrue de l’informatique nécessitant des ajustements structurels dans de nombreux domaines sociétaux, y compris l’architecture et l’urbanisme. Alors que la grande récession et la stagnation implique un certain revers temporaire pour l’adoption universelle du Parametricism, sa longue hégémonie est à mon avis inévitable. Le Parametricism offre le seul style original et convaincant ainsi qu’une méthodologie pour les défis et les opportunités de notre temps.

Certains leaders politiques particuliers sont relativement insignifiants dans le plus grand tableau du progrès historique.

J’ai entendu que vous étiez également intéressé par l’éducation, qu’est-ce que vous pensez des études en architecture aujourd’hui ?

J’ai des sentiments mitigés au sujet de notre culture actuelle en enseignement de l’architecture. La grande récession de 2008, les problèmes économiques en cours depuis, et les bouleversements politiques dont nous avons récemment été témoins dans de nombreux endroits à travers le monde impliquent inévitablement que les étudiants en architecture du monde entier ont moins de patience et d’enthousiasme pour l’ordre du jour du Parametricism avant 2008.

Ils sont agités et inspirés par des préoccupations politiques et des débats. Bien que cela est inévitable – et à bien des égards positif – elle comporte aussi le risque de retarder ses propres progrès et la contribution de la discipline à notre économie de la connaissance post-industrielle, ou comme je l’ai dit plus haut: la société de réseaux post-fordiste. Je crois que la restructuration de la société mondiale le long des lignes et des principes de la société de réseaux post-fordiste est appelée à se poursuivre, quelles que soient les revers économiques et politiques temporaires. Donc, je sens que les étudiants seraient bien avisés de poursuivre leurs recherches et accroitre leurs compétences dans le sens projeté par le Parametricism.

Les écoles donnent actuellement trop souvent l’impression d’être tenté de se réinventer elles-mêmes en tant que simple club de débat tout en négligeant l’acquisition des compétences fondamentales et d’éviter l’exercice difficile, complexe, mature, du travail de conception.

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants ainsi qu’aux jeunes architectes ?

Allouer votre temps à bon escient entre la compréhension du monde et de la préparation de votre capacité à agir de façon professionnelle dans ce monde sur un haut niveau de sophistication intellectuelle et qualifiée professionnellement.

Patrik Schumacher, merci d’avoir répondu à ces questions.

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Image de Patrik Schumacher : ©Zaha Hadid Architects

Flavien Onfroy

Flavien Onfroy

Co-fondateur

Passionné par les nouvelles technologies, d'aucuns pourraient m’appeler un "geek", je suis à l'affût des technologies qui peuvent modifier ma façon de regarder mais aussi de concevoir l’architecture. Je m'interesse à toutes les formes d'arts, autant comptemporain que classique. 

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